Non pas les théories, les idéologies, les pouvoirs - non pas un système ou une idée du monde - mais lénorme emmèlement, ou il ne sagit ni de sacrifier à la lamentation première ni de donner à des espérances sans frein. Edouard Glissant, traité du tout monde, poétique IV, gallimard 1997

Il est parfois frappant de constater à quel point la langue conditionne la théorie de lart, et à quel point cette même théorie conditionne les démarches des artistes. En confrontant des traductions décrits ou de paroles dartistes avec leurs transcriptions originales, apparaissent comme des équivalences en ce qui concerne la perception et lévaluation des dispositifs plastiques. Ce qui parait être le problème habituel de la traduction (cest à dire une question de vocabulaire, de syntaxe, et surtout de connotation) se retrouve parfois dune façon assez semblable dans les organisations formelles et spatiales des oeuvres: les concepts décrivant les dispositifs plastiques nont pas toujours déquivalent, ou pas les mêmes résonnances.
Jusque là cest une remarque classique (et assez banale) sur les questions habituelles de traduction. Mais elle devient plus particulière quand on la rapporte au champ des arts plastiques dans une perspective à la fois contemporaine et mondialisée. On pourrait croire que la forme (du moins celle qui est en oeuvre dans un dispositif plastique) nest pas directement liée au langage verbal, et que, justement, cette forme - visible ou tactile - permettrait une perception qui saffranchirait des contingeances dun champ lexical local.
Or rien nest moin sûr: pour ne prendre quun exemple parmis dautres, lors dune discussion entre Beuys, Cucchi, Kiefer et Kounellis, Beuys sen prend à lidée de Kounellis selon laquelle il serait impossible, aujourdhui, de faire un tableau, en faisant remarquer que Kounellis est justement en train de dessiner sur le papier posé devant lui. Il est donc encore possible de faire une image. Mais Kounellis parlait de quadro (quon pourrait traduire en français par tableau - mais une idée du tableau dans laquelle le cadre serait lélément éthymologiquement fondateur, alors quen français on privilegierait le plan). Cette notion nexiste pas en allemand: on le traduirait selon le cas par bild (image) ou malerei (peinture).
Evidemment, Beuys sait très bien ce quest un quadro - tableau: un dispositif très particulier et précisément défini dans lhistoire de lart. Seulement, la notion na pour lui ni la même résonnance, ni les mêmes enjeux, parce quil se repère dans un champ lexical qui sen est très bien passé jusquici. Et cela peut aussi se lire dans son travail.
Ainsi, alors que lart devient de plus en plus global, les artistes continuent à mettre en oeuvre des codes véhiculés par la langue (quelle soit maternelle ou dadoption) dans laquelle ils définissent leur travail. Le cosmopolitisme devient forcément local, lié aux langues, aux lieux, aux contextes. Et justement, cest par et dans ces confrontations locales quon peut espérer voir surgir des décalages féconds, des hybrides improbables: quelque chose comme des créolisations ponctuelles.
Amman, Beuys, Cucchi, Kiefer, Kounellis: batissons une cathédrale, Larche, 1988
(texte établi par Burckhardt - première édition dans Parkett, 1986; traduction depuis le texte allemand par Mannoni.
Lors de la conversation était proposée une traduction simultanée italien/allemand.)
