
Lart a achevé (ou est en train dachever) sa déspécialisation. Ainsi, la sphère autonome de lart moderniste se déplace, devient poreuse, et en vient à contaminer (voire à disparaître) dans dautres champs dactivité, visuelle, matérielle, formelle, symbolique, etc... Loeuvre nest plus un objet ou un contenant de sens, mais une relation. Du coup, le discours sur lart devient un méta-discours en voie de disparition (cf. Ce qui ne veut pas dire quil ny a plus doeuvres, ni que les artistes (continuons provisoirement à les appeler ainsi) naient plus ni activité ni légitimité. Au contraire, leur champ dintervention sélargit singulièrement à tous les champs de lactivité signifiante, ainsi (particulièrement) quà leur critique.
Par contre, ce qui reste de lart conçu comme une activité de production dobjets spécifiquement artistiques (les oeuvres), cest à dire ce qui reste comme signe de lart comme champ autonome, sont les institutions qui ont pour vocation de le diffuser, conserver et valoriser: musées, galeries, marché, expositions, mécènes, ... On peut légitimement se poser la question de la validité et du maintien de telles structures. Elles-mêmes sen inquiètent, dou lactuelle agitation et impuissance autour de propositions qui leur échappent (même si nombre dentre elles sont en fin de compte récupérées, au mois symboliquement).
Cette situation de déplacement permanent est peut-être inquiétante en ce quelle amène à revoir et éventuellement à abandonner le confort dune légitimité culturelle à-priori de lartiste et de son activité, mais ouvre aussi dautres perspectives. Si lart, comme forme la plus symboliquement valorisée dactivité culturelle, est perçu comme ce qui permet la civilisation ou comme un rempart contre la barbarie, il est devenu évident au regard de lhistoire que malgré sa revendication critique, ce rôle à été le plus souvent illusoire ou instrumentalisé. Neutralisé par son autonomie, cest à dire coupé de sa prise sur le monde réel, lart comme tel a été impuissant à proposer un champ unifié et utopique pour nos sociétés (le pluriel est déjà révélateur), bien quun certain nombre davant-gardes historiques de la modernité aient prétendu à ce programme.
Faut-il le regretter? Ces prétentions ont longtemps fonctionné comme un écran de fumée: elles présupposent une unité et une stabilité, du champ artistique ou des sociétés, qui na jamais existé: lart comme la société, moderne ou non, est un champ de bataille ou saffrontent différentes idéologies et conceptions du monde. Ainsi se réclamer de lart de façon générique est une façon desquiver les débats qui le traversent, et traversent aussi lespace social et politique en général.
Il est grand temps denvisager lart comme un outil de subversion non seulement de lui même, mais aussi de tous les champs qui déterminent les formes de nos sociétés et de nos relations au monde réel.