De plus en plus de pratiques artistiques contemporaines ont renoncé à l’idée de l’art comme catégorie définie et séparée. Ces actions artistiques - de fait ou explicitement - prennent place, interfèrent, empiètent et agissent aussi hors du champ de l’art: dans ceux du politique, du social, de la philosophie, de l’économie, de l’urbanisme, de la science,... Pour autant, nombre d’entre elles continuent à s’appuyer sur l’idée de l’art, même si elles prétendent échapper aux institutions artistiques qui la définissent.

Il y a à cela des raisons objectives, pragmatiques en fait: si l’artiste intervient délibérément hors de l’art, qu’est ce qui lui permet de légitimer son action? Ainsi, par exemple, Syndicat Potentiel revendique clairement ce type de position, mais valide son discours sur les systèmes économiques (et se légitime lui-même) par son statut de groupe d’artistes ayant participé à des expositions dans des contextes muséaux institutionnels. Le fait que, dans la lignée du concept élargi de l’art de Beuys, les mêmes privilèges (statut artistique = droit de parole) soient revendiquée pour tout un chacun ne change pas grand’ chose: c’est encore la catégorie de l’art qui fait référence - ou écran - lorsqu’il s’agit d’affirmer l’autorité d’une position.

Or cette autorité n’est pas fondée par une quelconque compétence ou un mandat issu des champs non-artistiques concernés, si ce n’est celui dont peut se revendiquer n’importe quel citoyen dans un contexte démocratique. En tant qu’artiste, on se rabat sur une légitimation par l’art, c’est à dire comme appartenant, généré et justifié par un champ prétendant à l’universel, et dans lequel sa compétence est validée. Mais ce champ reste flou et insuffisamment - ou trop (mal)- questionné, d’autant plus que des éventuels intervenants extérieurs ne se voient pas non plus reconnaitre la compétence et la légitimité pour le faire1. Donc, à première vue, le champ élargi de l’art ne serait qu’une façon rhétorique de légitimer des actions qui émargent à tous les rateliers.

Alors, il faudrait renoncer à l’idée d’art, et disparaître dans d’autres champs, spécialisés, codifiés autrement. Pourtant, il faut un autre langage pour critiquer le premier2. L’art rend possible l’irruption de la différence: c’est un outil critique.

Et ce qui caractériserait donc l’art (non-autonome), ce serait alors sa capacité à établir des liens critiques et provisoires, à lier et délier, à confronter des pratiques spécialisées à des expériences exogènes, même si celles-ci ne sont pas forcément valides pour autant: l’art ne peut plus être une garantie. Tout au plus rend il possible des passerelles temporaires et locales, envahissantes, parasites, entre des champs qui dérivent.
(H.R. janvier-juillet 2002)


(1) voir à ce propos: Nathalie Heinich, Le triple jeu de l’art contemporain éditions de Minuit, Paris 1998
(2) Richard Serra, à propos des rapports entre sculpture et architecture, dans un contexte public - voir :
the destruction of tilted arc, in Serra: écrits et entretiens, Lelong éditeur, Paris 1990


Multiplicity: La question de savoir si ce que nous faisons est de l’art ne nous intéresse pas.


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