MUSÉE / DE LA RIGUEUR SCIENTIFIQUE

... En cet empire, l'Art de la Cartographie fut poussé à une telle Perfection que la Carte d'une seule Province occupait toute une Ville et la Carte de l'Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées cessèrent de donner satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l'Empire, qui avait le Format de l'Empire et qui coïncidait avec lui, point par point. Moins passionnées pour l'Éude de la Cartographie, les Générations Suivantes réfléchirent que cette Carte Dilatée était inutile et, non sans impiété, elles l'abandonnèrent à l'Inclémence du Soleil et des Hivers. Dans les Déserts de l'Ouest, subsistent des Ruines très abîmées de la Carte. Des Animaux et des Mendiants les habitent. Dans tout le Pays, il n'y a plus d'autre trace des Disciplines Géographiques.

Suarez Miranda, Viajes de Varones Prudenes, liv. IV, chap. XLV, Lérida, 1658.
( Borges, Histoire universelle de l'infamie, 1935)

Eco reprend cette histoire, de façon ironique mais la question n’en demeure pas moins : celle du non - lieu, du lieu qui n’est que sa représentation, du lieu remplacé par sa représentation. Soit précisément ce qu’acomplit le cube blanc du musée moderniste, et ce qui marque les limites de sa viabilité - sans parler de sa prétention à l’universel.

Les limites, donc : pour voir une image, il faut un minimum de distance. Par conséquent, on ne peut lire la carte de l’empire que depuis l’extérieur de l’empire. Ainsi, on ne pourrait avoir de vue valide sur l’empire que si on adopte un point de vue extérieur (et élevé, pour éviter les erreurs de paralaxe), ou si on en est exclu. Pour l’exclu, cela revient à être rayé de la carte, et son point de vue ne lui est généralement pas demandé. Mais pour celui qui revendique délibérément une vision à la fois extérieure et avantageusement dominante - le voyeur , selon la terminologie de Michel de Certeau (
L'invention du quotidien, 1999) - il s’agit bien, consciemment ou non, d’adopter la position de l’empereur. La carte ne serait donc lisible que par celui qui contrôle - de l’extérieur, d’au dessus - ce qu’elle représente. Et dans le cas d’un empire, il s’agit d’une limite tendant à coincider avec la totalité du monde, du réel... il faudrait donc être en dehors de l’infini, C’est à dire quelque chose comme dieu géographe - un voyeur absolu (comme voudrait l’être Harvey, par exemple).

L’alternative serait de réintegrer la carte, c’est à dire de l’expérimenter - d’accepter d’en faire partie. Du coup, elle cesse d’être image : son expérience nous fait revenir à sa matérialité. Il peut en rester des lambeaux, des fragments confus, mais l’empereur est enfin détrôné.


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